Les monts Haggier : trek et bivouac sur le toit de Socotra

Visibles de presque partout, les Haggier sont l'épine dorsale de Socotra — et la montagne qui fabrique l'eau de toute l'île.

Il y a des montagnes que l'on regarde, et des montagnes qui vous regardent. Les Haggier sont de la seconde espèce. Où que vous alliez sur Socotra, elles sont là, dressées au cœur de l'île, veillant sur les plaines et les côtes depuis leurs mille cinq cents mètres d'altitude. Visibles de presque partout, elles forment l'épine dorsale de l'archipel, le socle de granit autour duquel toute l'île s'organise. Pour qui marche, elles sont aussi le cœur battant du voyage.

Un socle de granit visible de toute l'île

Leur allure est saisissante : des pics de granit sombre, déchiquetés, hérissés comme les dents d'une mâchoire antique, jaillissant d'un socle qui grimpe déjà à sept cents mètres. Le versant nord tombe en falaises vertigineuses de quatre à six cents mètres, des murailles verticales qui coupent le souffle. Le sud et l'est, plus cléments, s'inclinent en pentes et en croupes où serpentent les sentiers de bergers.

Le point culminant s'appelle le Skånd, et veille à mille cinq cent dix-neuf mètres. C'est le toit de Socotra. Bivouaquer là-haut, dans le vent et le silence, sous une Voie lactée d'une pureté totale, reste l'un de ces moments qui justifient une vie de voyages.

Le château d'eau de Socotra

Les Haggier ne sont pas qu'un décor spectaculaire : elles sont la source de toute vie sur l'île, au sens le plus littéral. Plusieurs mois par an, leurs sommets disparaissent dans les nuages. Ces brumes, accrochées au granit, se condensent et libèrent leur eau — plus d'un mètre de précipitations par an sur les hauteurs, quand les côtes brûlent dans la sécheresse.

Cette eau s'infiltre, ruisselle, alimente des sources permanentes et des ruisseaux qui dévalent vers les plaines. Sans les Haggier faiseuses de pluie, pas de sources, pas de wadis, pas de vie. Les scientifiques les nomment le château d'eau de Socotra, et le mot est juste : ces montagnes fabriquent l'eau qui fait vivre l'île entière, ses plantes, ses bêtes et ses hommes.

Un sanctuaire botanique

Cette humidité d'altitude a fait des Haggier le sanctuaire botanique de l'île. Là se concentrent plus de cent espèces indigènes, dont plus de cinquante ne poussent nulle part ailleurs que sur ces pentes. En montant depuis les plaines, on traverse des étages de végétation de plus en plus dense, de plus en plus verte, jusqu'aux versants luxuriants du sommet.

Le dragonnier y côtoie l'arbre bouteille accroché aux falaises, la rose du désert calée sur le roc, et une profusion d'endémiques rares. Les Haggier sont un jardin suspendu, une arche dans l'arche, le point le plus riche et le plus précieux de toute l'île.

Le pays des Bédouins socotris

Les hommes y vivent aussi, depuis toujours. Les Haggier sont le pays des Bédouins socotris, ces bergers qui mènent chèvres et vaches sur les pentes, habitent des huttes de pierre et connaissent chaque sentier, chaque source, chaque grotte. Leur vie est rude, accordée au rythme de la montagne et de l'eau.

Traverser les Haggier à pied, c'est croiser ces familles, partager parfois un bol de lait frais dans une hutte d'altitude, mesurer une hospitalité qui n'a pas changé depuis des siècles. Sans les Bédouins et leurs chameaux de bât, le trek serait impossible : ce sont eux qui portent, qui guident, qui ouvrent la voie. La montagne leur appartient, et ils la partagent avec grâce.

C'est une chose à comprendre avant de partir : ici, le guide n'est pas un accompagnateur de passage, c'est un habitant de la montagne. Le trek ne se superpose pas au territoire, il emprunte des chemins qui servent depuis des générations à conduire les bêtes et à rejoindre les points d'eau. Marcher dans les Haggier, c'est entrer dans une géographie déjà habitée, et l'un des plaisirs du parcours tient précisément à cela.

Une roche qui vient du Gondwana

Il y a, dans ces montagnes, une parenté qui dépasse largement l'île. Le granit du Skånd est cousin de celui de l'Andringitra malgache, né du même Gondwana, ce supercontinent qui s'est morcelé et a dispersé ses fragments dans l'Océan Indien. Qui a usé ses semelles sur les dômes de Madagascar retrouve à Socotra la même roche, la même lumière rasante sur la pierre, la même sensation de fouler un socle immémorial.

Les Haggier ne sont donc pas une montagne exotique et lointaine, surgie de nulle part. Elles sont une sœur de pierre, un fragment du grand puzzle des vieilles montagnes du monde — et cette parenté géologique explique aussi, en partie, pourquoi la flore qui les couvre ressemble à celle d'autres terres arides de l'Océan Indien.

Marcher dans les Haggier

Le trek se pratique pendant la bonne saison, d'octobre à mai — de juin à septembre, la mousson du sud-ouest rend la montagne et les bivouacs impraticables. Voyez notre guide pour rejoindre Socotra et choisir votre période.

Comptez plusieurs jours pour traverser vraiment le massif : une semaine de marche permet d'enchaîner les étages de végétation, les nuits de bivouac en altitude et la descente vers la côte, où l'Océan Indien finit par surgir après des jours où la mer n'était qu'une promesse à l'horizon. Il n'y a ni refuge ni hébergement en montagne : tout se fait en bivouac, porté par les chameaux de bât, ce qui suppose une organisation que notre équipe locale prend entièrement en charge.

Si vous ne deviez garder qu'un moment de Socotra, que ce soit celui-là : le lever du soleil depuis le Skånd, après une nuit de bivouac au sommet. La lumière qui envahit l'île, la mer d'Arabie au nord, l'Océan Indien au sud, les plateaux et les canyons déployés à vos pieds. Les Haggier vous offrent Socotra tout entière, d'un seul regard. Tout part de ces montagnes, et tout y revient.

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