Le plateau de Diksam et la forêt de dragonniers de Firmihin

Un ancien fond d'océan hissé à sept cents mètres, où pousse la plus forte concentration de dragonniers de la planète.

Après le granit sombre des Haggier, Socotra change de monde. Le voyageur bascule sur les plateaux calcaires, et le décor tourne à l'étrange absolu. Ici, plus de pics déchiquetés, mais de vastes tables de pierre blanche, ondulées, fendues de canyons vertigineux, où poussent les plus fabuleuses forêts de dragonniers de la planète. Si les Haggier sont le château d'eau de l'île, les plateaux calcaires en sont le grand livre d'images.

Un ancien fond d'océan à sept cents mètres

Ces plateaux racontent une autre histoire géologique que les montagnes. Là où le granit des Haggier remonte à huit cents millions d'années, le calcaire s'est formé bien plus tard, au fond de mers tropicales disparues, par accumulation patiente de sédiments et de coraux. Puis le tout fut soulevé, exhaussé, offert au vent et à la pluie.

Marcher sur le plateau de Diksam, c'est fouler le fond d'un ancien océan, hissé aujourd'hui à sept cents mètres d'altitude. La roche garde la mémoire de la mer qui l'a fabriquée.

Firmihin, la plus grande forêt de dragonniers du monde

Le joyau de ces hauteurs porte un nom qui chante : Firmihin. Nichée à l'est du plateau de Diksam, cette forêt est un miracle à elle seule. Sur ses cinq cent cinquante hectares de collines calcaires poussent plus de trente-cinq mille dragonniers, la plus forte concentration de ces arbres au monde.

Nulle part ailleurs sur Terre on ne voit pareille assemblée de Dracaena cinnabari, ces parasols végétaux dressés à perte de vue, coiffant les ondulations du relief de leurs canopées en champignon. Bivouaquer là, sous ces arbres millénaires, voir la Voie lactée se déployer au-dessus des couronnes et le soleil se lever en nimbant l'ambre de leur résine, compte parmi les expériences les plus fortes qu'une île puisse offrir. Firmihin n'est pas un décor, c'est une cathédrale.

Le canyon de Wadi Dirhur

Puis le sol s'ouvre. Le canyon de Wadi Dirhur entaille le plateau d'une balafre spectaculaire, plongeant de sept cents mètres à la verticale jusqu'au fond de la vallée. C'est la faille la plus vertigineuse de l'île, une fracture géante où des pans entiers de plateau ont glissé, laissant des mondes perdus accessibles aux seuls percnoptères.

En descendant vers le fond, la végétation change à chaque palier : les dragonniers cèdent la place aux roses du désert calées sur le roc et aux concombres en arbre bombés, jusqu'aux bassins d'eau douce tapis au creux du canyon — récompense fraîche d'une rude descente.

Wadi Dirhur rappelle les grands wadis d'Oman, mais plus large, plus sauvage, plus coloré. La descente n'a rien d'une promenade : elle se mérite, et c'est ce qui en fait l'un des moments les plus marquants d'un séjour sur les plateaux.

Reconnaître un dragonnier

Le Dracaena cinnabari ne ressemble à aucun autre arbre. Sa silhouette en parasol retourné, ses branches qui se divisent régulièrement pour former une canopée dense et plate, sa maigre couronne de feuilles en pointe : tout, chez lui, répond à la sécheresse. Cette forme capte l'humidité des brumes et la conduit vers le tronc, tandis que la canopée protège du soleil le peu de sol qui l'entoure.

Entaillez son écorce, et il pleure une résine rouge qui durcit à l'air : le sang de dragon, convoité depuis l'Antiquité, l'une des « gouttes précieuses » qui ont fait la réputation de l'île bien avant qu'elle ne devienne une destination. Sur ces plateaux, la récolte se pratique encore, au même geste, par les mêmes familles.

Un paysage habité

Les plateaux calcaires ne sont pas déserts. Ils sont le pays des Bédouins de Diksam, ces bergers nomades qui déplacent leurs troupeaux de site en site, habitant une multitude de minuscules hameaux dispersés sur la pierre. Leur vie de pasteurs dépend entièrement de ces hauteurs, de leurs maigres pâturages et de leurs points d'eau.

Ce sont eux, aussi, qui récoltent depuis des siècles la résine des dragonniers, entaillant l'écorce d'un geste transmis de père en fils. Le paysage grandiose de Firmihin est aussi un paysage habité, façonné par une présence humaine discrète et ancienne.

Une forêt en sursis

Ces forêts fabuleuses sont pourtant menacées. Firmihin vieillit sans se renouveler : les vieux dragonniers meurent, et les chèvres dévorent les jeunes pousses avant qu'elles ne grandissent. Sans intervention, la plus grande forêt de dragonniers du monde deviendra, dans quelques générations, un cimetière d'arbres.

C'est ici que l'action de l'Association Dragon Blood Tree prend tout son sens, avec ses pépinières protégées où grandissent les dragonniers de demain — et c'est à elle que chacun de nos voyages reverse une part. Alors prenez le temps, sur ces plateaux. Ne traversez pas Firmihin au pas de course : asseyez-vous sous un dragonnier, écoutez le vent dans les canopées, regardez la lumière glisser sur la pierre blanche et l'écorce rouge. Après quoi les Haggier vous attendent, ou la fraîcheur de Detwah.

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