L'histoire de Socotra : quatre mille ans de convoitises
Il y a des îles que l'Histoire oublie. Socotra n'a jamais eu cette chance : trop bien placée, trop riche en résines.
Il y a des îles que l'Histoire oublie. Socotra n'a jamais eu cette chance. Trop bien placée sur la route des moussons, trop riche en résines précieuses, elle a attiré depuis l'aube des temps tous ceux qui rêvaient de contrôler le commerce entre l'Orient et l'Occident. Quatre mille ans de convoitises pour un caillou de 3 600 kilomètres carrés perdu dans l'Océan Indien : voilà un paradoxe qui m'a toujours fasciné.
Une île cosmopolite avant l'heure
Les premiers à la nommer furent les marins de l'Antiquité. Les Grecs l'appelaient Dioskouridès, déformation probable du sanskrit dvipa sukhatara, l'île de la félicité. Le Périple de la mer Érythrée, ce manuel de navigation grec du premier siècle, la mentionne déjà comme un comptoir où l'on trouve résine, aloès et sang de dragon.
À cette époque, Socotra était habitée par un mélange étonnant de marchands indiens, arabes, grecs et éthiopiens. Une île cosmopolite avant l'heure, où l'on parlait plusieurs langues et vénérait plusieurs dieux.
Mille ans de christianisme, et les croix de la grotte de Hoq
Car Socotra fut chrétienne, et longtemps. Selon la tradition, l'apôtre Thomas y aurait fait naufrage en route vers l'Inde et converti ses habitants. La grotte de Hoq garde sur ses parois des inscriptions en grec, en sudarabique, en éthiopien, en brahmi indien, laissées par des marins entre le premier et le sixième siècle.
Une communauté chrétienne nestorienne y a prospéré pendant plus de mille ans, jusqu'à ce que l'islam, arrivé progressivement, finisse par s'imposer autour du seizième siècle. Les croix gravées dans la pierre témoignent encore de ce passé oublié.
Les Portugais, puis les Britanniques
Puis vinrent les Européens, avec leurs canons et leurs ambitions. Les Portugais débarquèrent en 1507 et bâtirent un fort, avec l'idée de contrôler l'entrée de la mer Rouge et de couper la route des épices aux marchands arabes. Mauvais calcul : l'île était trop aride, trop hostile, trop loin de tout pour être tenue. Ils repartirent quatre ans plus tard, la queue entre les jambes, laissant Socotra à ses sultans locaux, ceux de la dynastie Mahra qui régnaient depuis le continent.
Les Britanniques furent plus patients et plus malins. Maîtres d'Aden à partir de 1839, ils comprirent la valeur stratégique de Socotra sur la route des Indes. En 1886, ils en firent un protectorat, sans jamais vraiment l'occuper, se contentant d'un accord avec le sultan pour qu'aucune autre puissance n'y pose le pied. L'île resta ainsi dans l'orbite britannique jusqu'à l'indépendance du Yémen du Sud en 1967.
La période la plus improbable
Vint alors la période la plus improbable. Le Yémen du Sud devint marxiste, unique État communiste du monde arabe, et Socotra se retrouva station d'écoute soviétique en pleine guerre froide. Des navires russes mouillaient dans ses baies, loin des regards. L'île, une fois de plus, servait les intérêts d'une puissance lointaine qui se souciait peu de ses dragonniers et de ses bergers.
La réunification du Yémen en 1990 fit de Socotra une province yéménite, érigée en gouvernorat propre en 2013. Vinrent l'ouverture prudente au tourisme dans les années 2000, le classement UNESCO en 2008, quelques années d'espoir.
Où en est-on aujourd'hui
Puis la guerre civile yéménite de 2015 rebattit toutes les cartes. Les Émirats Arabes Unis, profitant du chaos, prirent pied sur l'île, construisirent, investirent, s'installèrent durablement, au point que beaucoup y virent une annexion de fait.
Un mot de prudence, car cette page-là s'écrit encore. Au moment où je rédige ces lignes, en septembre 2026, la situation a de nouveau basculé : en janvier 2026, sous la pression saoudienne, les Émiratis ont plié bagage et laissé l'Arabie Saoudite devenir la nouvelle porte d'entrée de l'île. C'est d'ailleurs pourquoi on rejoint aujourd'hui Socotra par Jeddah. Ce qui est vrai à cette date ne le sera peut-être plus dans six mois : dans cette partie du monde, rien n'est jamais figé.
Les empires passent, les bergers restent
Quatre mille ans plus tard, rien n'a vraiment changé. Socotra demeure ce qu'elle a toujours été : un joyau que les puissants se disputent par-dessus la tête de ceux qui l'habitent.
Les Socotris, eux, ont vu passer les Grecs, les Portugais, les Anglais, les Soviétiques, les Émiratis. Ils sont toujours là, fidèles à leur île, à leur langue et à leurs dragonniers. Et c'est vers eux, pas vers les empires, que je conduis ceux qui me suivent. C'est peut-être cela, la vraie leçon de Socotra : les empires passent, les bergers restent.