Qui vit à Socotra : pêcheurs, bergers et artisanes

Socotra sans les Socotris ne serait qu'un décor magnifique et vide. Les pêcheurs tiennent les côtes, les Bédouins les hauteurs.

Une île n'est jamais seulement une géographie et une nature. Elle est aussi, et peut-être avant tout, les hommes et les femmes qui l'habitent, qui la façonnent, qui lui donnent une âme. Socotra sans les Socotris ne serait qu'un décor magnifique et vide.

Ces hommes et ces femmes se partagent l'île selon une vieille géographie. Les pêcheurs tiennent les côtes, le peuple de la mer. Les Bédouins tiennent les hauteurs, les gardiens de la montagne et des dragonniers. Les femmes tiennent le fil et la palme, gardiennes d'un artisanat millénaire.

Le peuple de la mer

Il y a deux Socotra. Celle des montagnes, peuplée de Bédouins, de chèvres et de dragonniers. Et celle des côtes, peuplée de pêcheurs. Près de soixante pour cent de la population de l'île dépend aujourd'hui de la pêche pour vivre, répartie le long des côtes dans quelque quatre-vingts villages qui bordent le rivage. Ici, la mer n'est pas un décor : elle est le gagne-pain, le garde-manger, l'horizon quotidien.

La pêche socotrie est une pêche artisanale, menée depuis de petites barques, au plus près du rivage. Les prises sont à l'image de ces eaux généreuses : requins, thons, kingfish, mérous, barracudas, et surtout la précieuse langouste épineuse que les plongeurs cueillent dans les eaux peu profondes. Une partie du poisson se consomme sur place, base de l'alimentation avec le riz importé et un peu de viande de chèvre. Le reste est salé, séché au soleil, puis vendu sur le continent, à Mukalla notamment.

Il court sur l'île une légende savoureuse : les Socotris auraient été les premiers chasseurs de requins du monde. Vraie ou embellie, elle dit la vieille intimité de ce peuple avec le grand poisson. La pêche au requin est une aventure nocturne : les hommes appareillent en fin d'après-midi, naviguent quelques heures vers les zones profondes, mouillent leurs lignes appâtées, et pêchent toute la nuit, revenant à l'aube avec leur prise.

Car la mer de Socotra ne se laisse pas approcher n'importe quand. Pendant les mois de mousson, de juin à septembre, les vents se déchaînent, la houle interdit toute sortie, et les barques restent tirées sur le sable. La pêche ne se pratique vraiment que d'octobre à mai, au rythme des saisons que l'île impose à tous, marcheurs comme pêcheurs. Cette contrainte façonne la vie côtière, imposant l'épargne, la conservation, la patience.

Cette pêche traditionnelle est aujourd'hui à la croisée des chemins. Longtemps pratiquée à petite échelle, dans le respect d'un équilibre séculaire, elle subit désormais la pression de la demande extérieure. Les requins, avec leur croissance lente et leur reproduction tardive, sont particulièrement vulnérables au commerce des ailerons. Des programmes de suivi scientifique et de pêche responsable se mettent en place, notamment pour la langouste. Pour le voyageur, partager un moment sur la plage au retour des barques, voir le poisson débarqué et trié, goûter une langouste grillée au feu de bois sous les étoiles, c'est toucher l'âme maritime de l'île.

Les Bédouins, gardiens des hauteurs

Le mot bédouin mérite ici qu'on le précise. Ces hommes ne sont pas les nomades du Sahara ou d'Arabie, parcourant d'immenses déserts sous la tente de poil noir. Les Bédouins de Socotra sont des pasteurs transhumants, des semi-nomades attachés à leur montagne. Ils déplacent leurs troupeaux au fil des saisons, d'un pâturage à l'autre, d'une source à l'autre, mais dans les limites d'un territoire connu, familier, habité depuis des générations. Chèvres surtout, mais aussi moutons, vaches et quelques dromadaires.

Leur habitat raconte cette vie accordée à la pierre. Quelques villages ont des maisons en dur, mais beaucoup de Bédouins vivent encore, une partie de l'année, dans des grottes et des abris rocheux, ces refuges naturels que l'île offre en abondance. Rien de misérable dans ce mode de vie : c'est une adaptation intelligente, une réponse juste à un environnement exigeant, une sobriété qui force le respect.

Ces Bédouins sont les vrais gardiens de la nature socotrie. Ce sont eux qui, depuis des siècles, gèrent les dragonniers, récoltent le sang de dragon et l'encens, entretiennent par des murets de pierre un système ancestral de gestion des arbres et des eaux. Le paysage que le voyageur admire, cette harmonie entre l'homme et la plante, c'est leur œuvre, patiente et discrète. Ils connaissent chaque sentier, chaque grotte, chaque source, chaque arbre. Sans eux, pas de trek possible dans les Haggier : ce sont eux qui portent, qui guident, qui mènent les chameaux de bât, qui ouvrent la voie et montent le bivouac.

L'hospitalité bédouine est légendaire, et elle n'a rien perdu de sa force. Partager un bol de lait frais dans une hutte d'altitude, boire le thé sous un abri de pierre, être accueilli par ces familles avec une générosité que le dénuement rend d'autant plus émouvante : voilà des instants qui marquent une vie de voyageur.

Leur monde, pourtant, change vite. Les jeunes descendent vers Hadiboh, attirés par la ville, l'école, les emplois nouveaux. La langue socotrie qu'ils parlent recule devant l'arabe. Le pastoralisme, longtemps pilier de l'économie insulaire, perd de son importance face à la pêche et au tourisme. C'est aussi pour cela que le voyage responsable a un sens : en employant ces hommes comme guides et cameleers, en valorisant leur savoir, il aide, à sa modeste échelle, à le préserver.

Les mains des femmes : six mille ans de tissage

Il y a, dans toute culture, un savoir qui se transmet de mère en fille, à voix basse, geste après geste, loin des livres et des grands récits. À Socotra, ce savoir a un visage : celui des femmes. Si les hommes tiennent la mer et la montagne, les femmes tiennent le fil, la palme et la fibre.

Le cœur de cet artisanat, c'est le tissage. Et là, un chiffre donne le vertige : les femmes de Socotra tissent sur un métier horizontal posé au sol, un type de métier utilisé sur l'île depuis environ quatre mille quatre cents ans avant notre ère. Six mille ans de tissage, transmis de génération en génération, de main en main, sans jamais rompre le fil. Ce métier à même la terre, parfaitement adapté à la vie semi-nomade, produit des tapis, des couvertures, des étoffes aux motifs traditionnels.

À côté du tissage, la vannerie règne. Les femmes travaillent la palme du dattier, la fendent, la tressent, la nouent, et en tirent une profusion d'objets aux noms chantants dans la langue socotrie : nattes, paniers, corbeilles, sacs, tapis de sol, cordes pour attacher les régimes de dattes. Chaque objet a sa fonction, son nom, sa technique. Rien n'est superflu, tout est utile, et pourtant tout est beau, de cette beauté née de la nécessité et du savoir-faire.

Les femmes sont aussi les gardiennes des trésors résineux de l'île. Ce sont souvent elles qui préparent l'encens, trient les larmes de résine, façonnent les brûle-parfums de terre cuite, ces majmarah où se consume la fumée sacrée. Elles transforment le sang de dragon, préparent les remèdes traditionnels, connaissent les usages des plantes.

Cet artisanat est aujourd'hui à la fois menacé et porteur d'espoir. Menacé, car la modernité et les objets importés concurrencent les productions traditionnelles. Porteur d'espoir, car des coopératives de femmes se sont créées dans les principales villes, à Hadiboh et à Qalansiyah, pour valoriser cet artisanat et le vendre. Acheter un objet dans l'une de ces coopératives, c'est soutenir directement les femmes qui l'ont fabriqué, leur donner une autonomie économique, et contribuer à maintenir vivant un savoir-faire fragile. C'est l'un des gestes les plus justes que puisse faire un voyageur.

Une langue qui se transmet en poèmes

Les Socotris parlent le socotri, une vieille langue sud-arabique qui ne s'écrit pas et se transmet par la poésie et le chant. C'est un patrimoine immatériel d'une rareté extrême — et il recule, année après année, devant l'arabe.

Sauver cette langue fait partie des chantiers menés sur l'île : l'association locale travaille à recueillir et traduire ces poèmes oraux, ce trésor que la langue porte en elle. Protéger l'arbre et protéger le poème d'un même élan, unir l'écologie et la culture, le vivant et la parole : les hommes et les arbres partagent ici le même destin.

Ceux qui inventent l'avenir

L'Association Socotra Dragon Blood Tree est née en 2022 de la rencontre entre des Français passionnés de nature et de poésie et des Socotris soucieux de préserver leur environnement et leur culture. Elle ne débarque pas sur l'île avec des solutions toutes faites : elle se construit avec les Socotris, à leur écoute, dans le respect de leur savoir et de leurs besoins.

Son action repose sur trois piliers. Le premier, c'est la reforestation du dragonnier, par la création de pépinières communautaires où, à l'abri des chèvres, grandissent les arbres qui repeupleront les plateaux. Entre 2022 et 2025, quatre pépinières ont vu le jour, dont une dans la cour de l'école de Dixsam, pour que les enfants apprennent dès le plus jeune âge à aimer et protéger l'arbre roi de leur île. Planter un dragonnier est un acte d'une lenteur vertigineuse : l'arbre pousse de quelques centimètres en cinq ans, et vivra des siècles. Celui qui le plante ne le verra jamais adulte.

Le deuxième pilier, c'est l'eau — et l'idée est d'une simplicité géniale : chaque pépinière est équipée de canalisations qui, en plus d'irriguer les jeunes arbres, apportent l'eau potable aux villages alentour. Sur une île frappée par des sécheresses de plus en plus dures, ce geste change tout. Sauver les dragonniers et abreuver les hommes d'un même mouvement : une écologie qui a compris que l'on ne protège pas la nature contre les gens, mais avec eux et pour eux.

Le troisième pilier, c'est la sauvegarde de la poésie socotrie. Chacun de nos voyages reverse une part à ce projet, affichée comme une ligne à part dans le prix du séjour, et il est possible d'adopter un dragonnier, de le parrainer et de suivre sa croissance pendant des années.

Une île tenue par ceux qui l'aiment

Derrière chaque voyage à Socotra, il y a des hommes de l'île. Socotra Forever est une agence réceptive locale, née à Socotra, basée à Hadiboh, tenue par deux frères socotris : Abdullah et Eisa. Fondée en 2019, elle n'a pas ouvert dans la précipitation : avant d'accueillir les premiers voyageurs, l'équipe a pris le temps d'acquérir l'expérience du terrain et d'approfondir sa connaissance de l'île.

Abdullah dirige l'agence. Enfant de l'île, il en connaît chaque piste, chaque village, chaque source. Il est aussi président de l'Association Dragon Blood Tree : un professionnel du voyage doublé d'un gardien de la nature, qui plante les dragonniers de demain en même temps qu'il accueille les voyageurs d'aujourd'hui. Son frère Eisa est l'un des meilleurs guides de montagne de l'île : il a parcouru presque tous les grands massifs, il en connaît les sentiers, les sources, les paysages et les milieux naturels. C'est lui qui mène les treks dans les Haggier, lui qui sait lire le ciel et la roche.

Autour des deux frères, une équipe de vingt-huit personnes donne vie aux voyages : guides, chauffeurs, cuisiniers, cameleers, tous socotris. Plus de cinq cents voyageurs leur ont déjà fait confiance. Choisir de voyager avec eux, c'est faire en sorte que le voyage profite directement à ceux qui accueillent, que l'économie du tourisme irrigue les familles de l'île, et que chaque séjour contribue à préserver ce patrimoine naturel unique au monde.

Pour préparer votre venue, voyez notre guide pratique : vols, permis et saison.

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