Socotra, l'île que les voyageurs ont rêvée avant d'y aller
Bien avant d'être une destination, Socotra fut un rêve. Une île de légende posée à l'extrême bord des cartes.
Bien avant d'être une destination, Socotra fut un rêve. Une île de légende posée à l'extrême bord des cartes, là où les géographes anciens écrivaient : au-delà, les dragons. Pendant des siècles, elle n'exista dans l'imaginaire des hommes que par la parole des voyageurs, des marins et des poètes qui l'avaient approchée ou seulement rêvée. Et cette Socotra rêvée, cette île de papier et de légende, est peut-être aussi belle que l'île réelle. Elle fait partie du voyage, elle aussi.
Le Phénix, le roc et la vallée des diamants
Les Anciens l'avaient déjà chargée de mythes. Les Phéniciens en faisaient la patrie du Phénix, cet oiseau fabuleux qui renaissait de ses cendres. Les Arabes y plaçaient le rukh, l'oiseau géant, le roc gigantesque des Mille et Une Nuits, celui-là même qui emporte Sinbad le marin dans ses serres et le dépose dans la vallée des diamants.
Car Socotra hante les voyages de Sinbad, ce marin de légende inspiré des vrais navigateurs arabes qui sillonnaient l'Océan Indien. Naviguer vers Socotra, c'était entrer dans le territoire du merveilleux, là où le réel et le conte se confondaient dans la brume des moussons.
Et son nom même portait déjà le rêve en double : les navigateurs indiens la nommaient dvipa sukhatara, l'île de la félicité, tandis que les Arabes y entendaient le souk des gouttes, le marché des larmes précieuses, l'île où l'on venait chercher le sang de dragon, l'encens et la myrrhe. Le bonheur d'un côté, le trésor de l'autre, et déjà deux façons de rêver la même terre.
Al-Masudi, Marco Polo, Ibn Battuta
Puis vinrent les grands voyageurs, ceux qui écrivirent l'île dans leurs récits. Al-Masudi, le géographe arabe du dixième siècle, la décrit déjà, et la qualifie de repaire de pirates. Marco Polo, au treizième siècle, en parle dans son Livre des merveilles — sans y avoir mis les pieds, colportant les récits entendus sur les routes.
Et surtout Ibn Battuta, le plus grand voyageur du monde médiéval, ce Marocain de Tanger qui parcourut cent vingt mille kilomètres en trente ans, bien plus que Marco Polo, et qui évoque à son tour Socotra et ses pirates au quatorzième siècle. Dans la bouche de ces géants du voyage, l'île prenait corps, entrait dans la géographie du monde connu, tout en gardant son parfum de bout du monde et de danger.
Corto Maltese et Monfreid, ma bibliothèque invisible
Mais de tous ceux qui ont rêvé Socotra, il en est un qui me touche plus que les autres, parce qu'il appartient à ma propre mythologie de voyageur : Hugo Pratt, et son Corto Maltese. Le marin romantique, le gentilhomme de fortune au profil d'aventurier mélancolique, hante précisément ces eaux, la mer d'Arabie, la Corne de l'Afrique, l'Océan Indien des dhows et des trafiquants. Corto Maltese, c'est l'esprit même de ces mers : l'aventure élégante, la liberté farouche, le goût des îles perdues et des horizons interdits. Quand je navigue vers Socotra, c'est un peu dans son sillage que je crois avancer, avec cette part de rêve et de littérature sans laquelle un voyage n'est qu'un déplacement.
Et puis il y a Henry de Monfreid, l'aventurier des mers rouges et arabiques, le contrebandier magnifique des années 1920, celui qui trafiquait les perles, les armes et le haschich à bord de ses boutres, entre Djibouti, l'Arabie et ces eaux dangereuses. Monfreid a écrit ces mers comme personne, avec la plume d'un homme qui les avait vécues, souffertes, aimées. Ses récits sentent le sel, la poudre et l'aventure vraie.
Pour moi, Monfreid n'est pas qu'une lecture : au Yémen, il m'est arrivé de tenir entre mes mains de vieilles pétoires qui avaient appartenu à ces trafics d'armes. J'en relevais l'année, la marque, le numéro de série, et ces vieux fusils racontaient à leur manière la contrebande des boutres, un siècle plus tard, encore là, dans les mains des hommes du désert. Ça me faisait sourire, cette histoire qui me remontait dans la paume.
On ne voyage jamais seul vers une île pareille
Tous ces hommes, réels ou rêvés, géographes arabes ou marins de fiction, composent la bibliothèque invisible que j'emporte à Socotra. Car on ne voyage jamais seul vers une île pareille : on y va accompagné de tous ceux qui l'ont rêvée, décrite, chantée avant nous. Sinbad et son roc, Marco Polo et ses merveilles, Ibn Battuta et ses pirates, Corto Maltese et sa mélancolie, Monfreid et ses boutres. Ils sont tous là, en filigrane, quand la côte de Socotra se dessine enfin à l'horizon.
Voilà pourquoi, à mes yeux, un voyage à Socotra ne se prépare pas seulement avec des cartes et des billets d'avion, mais avec des livres. Relisez Sinbad, ouvrez Corto Maltese, plongez dans Monfreid avant de partir. L'île réelle vous attend, magnifique. Mais l'île rêvée, celle des voyageurs et des poètes, décuplera votre émerveillement. Car les plus beaux voyages sont ceux que l'on a d'abord faits en imagination, et Socotra, plus que toute autre, est une île qui se mérite autant qu'elle se rêve.
Quand vous serez prêt à passer du rêve au réel, voici comment on rejoint l'île.