Pourquoi Socotra ne ressemble à nulle part ailleurs

J'ai toujours regardé les paysages comme on lit un texte. À Socotra, ce texte est écrit en très gros caractères.

J'ai toujours regardé les paysages comme on lit un texte. Chaque relief raconte une histoire, chaque roche porte une date, chaque vallée garde la mémoire de l'eau qui l'a creusée. À Socotra, ce texte est écrit en très gros caractères, et il remonte à des temps que l'esprit humain peine à concevoir. Marcher sur cette île, c'est feuilleter huit cents millions d'années d'un seul regard.

Tout commence avec le Gondwana

Il y a fort longtemps, l'Afrique, l'Amérique du Sud, l'Antarctique, l'Australie, l'Inde et Madagascar formaient un seul continent. Socotra dormait alors dans les entrailles de ce supercontinent, arrimée à la corne de l'Afrique et à la future péninsule arabique. Puis la Terre a joué de la tectonique.

Le grand bloc oriental s'est détaché de l'Afrique voici environ cent trente-cinq millions d'années, emportant ensemble Madagascar et l'Inde, encore soudés l'un à l'autre. Ces deux-là ont voyagé de conserve un long moment avant de se séparer à leur tour, il y a quelque quatre-vingt-huit millions d'années : Madagascar s'est immobilisée dans l'Océan Indien, tandis que l'Inde poursuivait seule sa course vers le nord, jusqu'à percuter l'Asie et soulever l'Himalaya. Socotra, elle, s'est détachée bien plus tard de la péninsule arabique, voici une vingtaine de millions d'années, quand le golfe d'Aden s'est ouvert comme une déchirure lente.

Deux mondes géologiques superposés

Car Socotra repose sur deux mondes superposés, et l'œil les distingue au premier coup d'œil.

Il y a d'abord le socle, ce granit précambrien vieux de huit cents millions d'années qui forme l'ossature des montagnes du Haggier. Une roche dure, cristalline, dressée en pics déchiquetés qui griffent le ciel vers mille cinq cents mètres. Elle a la couleur du fer rouillé quand le soleil couchant la frappe, le gris bleuté du métal quand le brouillard l'enveloppe. C'est le cœur ancien de l'île, sa colonne vertébrale.

Par-dessus ce socle repose le second monde, bien plus jeune : les plateaux calcaires. Ils se sont formés il y a à soixante-cinq millions d'années au fond de mers tropicales, patiemment, couche de sédiments après couche de sédiments, coquillages et coraux compressés en pierre. Puis le tout a été soulevé, exhaussé, offert au vent et à la pluie. Aujourd'hui ces plateaux — Diksam, Momi, Firmihin — portent les grandes forêts de dragonniers et se fendent de canyons vertigineux là où l'eau a trouvé la faille.

Une île en forme de dôme, avec une surprise

Pour lire Socotra, il faut l'imaginer comme un dôme. Au centre affleure le socle, ce vieux granit précambrien, noyau dur de l'île. Tout autour, par-dessus, s'étalent les plateaux calcaires plus jeunes, nés au fond des mers puis soulevés. En coupe nord-sud, la traversée est limpide : je grimpe la falaise calcaire de la côte, j'atteins le granit du centre, je redescends par le calcaire de Diksam vers la mer.

Mais l'est-ouest réserve une surprise que seul un œil attentif décèle : le vieux socle ne se cache pas qu'au centre, il pointe aussi aux deux extrémités de l'île, à Ras Momi tout à l'est et à Ras Shu'ub tout à l'ouest. Mieux encore, les roches les plus anciennes de toute Socotra, des granodiorites de huit cent soixante millions d'années, ne se trouvent pas au sommet des Haggier mais à la pointe est, à Ras Momi. Le cœur le plus ancien de l'île bat à son extrémité, et non en son milieu.

La géologie commande le climat, le climat commande le vivant

Entre ces deux socles, l'eau tranche l'affaire. Les Haggier accrochent les brumes de la mousson, les condensent, les redistribuent en sources permanentes sur leurs flancs. Cette eau descend, creuse les wadis, nourrit les palmeraies, fait vivre les bergers et leurs troupeaux. Sur une île où la pluie se fait rare une bonne partie de l'année, ces montagnes jouent le rôle de château d'eau.

La géologie commande le climat, le climat commande le vivant, le vivant commande les hommes. Tout se tient. Le calcaire, lui, boit la pluie, la stocke, la restitue en sources et en grottes : toute la géographie humaine de l'île découle de cette générosité minérale.

Et puis il y a les côtes, troisième acte de cette pièce géologique. Des lagunes turquoise comme Detwah, des dunes de sable corallien qui grimpent à l'assaut des falaises, poussées là par un vent obstiné qui souffle le sable de la plage vers la montagne. Zahek en est le plus bel exemple, ces dunes blanches perchées qui butent contre la roche sombre — contradiction magnifique que seul le vent pouvait inventer.

Une fraternité minérale

Voilà pourquoi, en foulant le granit des Haggier, je me sens chez moi. Non pas chez moi à Madagascar ou en France, mais chez moi sur la planète Terre. Car cette roche est la cousine de celle de l'Andringitra et des Vavavato malgaches, née du même socle gondwanien, sœur de pierre séparée par l'océan et par le temps.

Et si je pousse le raisonnement plus loin, jusqu'aux Alpes, je retrouve la même fraternité minérale : le sommet du Cervin lui-même est un morceau d'Afrique, charrié par-dessus l'Europe lors de la grande collision des continents. La roche voyage, se disloque, se rassemble, resurgit à des milliers de kilomètres de sa naissance. Elle ignore nos frontières et nos passeports.

Comprendre Socotra par sa géologie, c'est cesser de la voir comme une carte postale et commencer à la lire comme un récit. Le granit dit l'origine, le calcaire dit la patience, l'eau dit la vie, le vent dit le mouvement perpétuel. Le trésor de Socotra ne se cache pas bien loin : il affleure sous vos semelles, à chaque pas. Voici comment venir le fouler.

Écrit par

Sylvain PHILIP

Depuis quarante ans, Sylvain Philip parcourt, conçoit et accompagne des voyages sur les terres arides et les montagnes du monde, de Madagascar au Sahara. Il dirige Détours, réseau d'agences de tourisme spécialisé et responsable, et signe ici les récits de Socotra.

Votre projet voyage

Préparez votre départ

Visa, vaccins, assurance, valise… Tout pour partir l'esprit tranquille.

Ma checklist →

Prêt(e) pour l'aventure ?

Laissez nos conseillers locaux créer votre voyage sur mesure.