La faune de Socotra : oiseaux, geckos et géants des mers

La flore de Socotra émerveille au premier regard ; sa faune se mérite. Elle se cache, elle plane haut, elle nage profond.

Si la flore de Socotra émerveille au premier regard, sa faune se mérite. Elle se cache, elle se faufile, elle plane haut ou nage profond. Il faut la chercher, lever les yeux, scruter les buissons, glisser la tête sous l'eau. Mais quelle récompense pour qui prend ce temps : les animaux de Socotra racontent exactement la même histoire que ses arbres, celle d'un isolement de plusieurs millions d'années qui a transformé une poignée de pionniers venus du large en un bestiaire unique au monde.

Une fabrique à endémiques

Le mécanisme est partout le même. Un jour, portés par une tempête, un radeau de végétation ou leurs propres ailes, quelques animaux touchent cette île perdue. Ils s'y installent, s'y reproduisent, et se retrouvent coupés du reste de leur espèce. Alors, lentement, génération après génération, ils changent. Ils s'adaptent à leur nouvelle maison, se distinguent de leurs cousins restés sur le continent, et finissent par devenir des espèces à part entière, introuvables ailleurs.

Socotra est une fabrique à endémiques, un laboratoire de l'évolution à ciel ouvert et à eau ouverte.

Le peuple ailé : plus de deux cents espèces

Plus de deux cents espèces d'oiseaux fréquentent l'archipel, résidentes ou migratrices, et parmi elles une dizaine d'endémiques. Pour l'amateur d'ornithologie, Socotra est un paradis discret, encore méconnu, où chaque sortie réserve sa surprise.

Le plus emblématique de tous, celui qui frappe dès l'arrivée, c'est le percnoptère. Ce vautour blanc au visage jaune et à la tête emplumée règne sur le ciel de l'île, et surtout sur ses villages. Car ici, il a gardé une place que l'espèce a perdue partout ailleurs : il est familier, presque domestique, arpentant les abords des maisons et les décharges. Socotra abrite l'une des plus fortes densités de percnoptères au monde — un paradoxe magnifique à l'heure où l'espèce s'effondre du Sahel à l'Europe. L'île est devenue le dernier refuge de cet éboueur ailé, qui rend d'ailleurs un fier service en nettoyant les carcasses et les détritus. Le voir planer dans les courants ascendants des Haggier, sa silhouette pâle découpée sur le granit sombre, est l'une des images qui restent.

Mais le percnoptère n'est que la partie visible d'un peuple ailé bien plus vaste. Socotra a fabriqué ses propres oiseaux, à sa main : le souimanga de Socotra, minuscule joyau au bec courbe qui butine le nectar des fleurs à la manière d'un colibri ; le moineau de Socotra, omniprésent et vif ; l'étourneau, le bruant accroché aux hauteurs, le grimpereau, la fauvette, le pigeon biset local ; une buse de Socotra, récemment reconnue comme espèce à part entière ; et la chouette de Socotra, rapace nocturne discret dont le chant s'élève dans l'obscurité des bivouacs.

Les côtes et les lagunes composent le second royaume ailé de l'île. À Detwah, à Qalansiyah, sur les plages du sud, les oiseaux marins abondent : cormorans de Socotra qui sèchent leurs ailes sur les rochers, goélands, sternes, hérons qui pêchent dans les eaux peu profondes, flamants de passage sur les lagunes salées. Certaines lagunes sont des sites de reproduction précieux, où il convient de marcher léger et discret pour ne pas troubler la nidification.

Le royaume discret des écailles

Ce sont pourtant les reptiles qui détiennent le record d'endémisme, loin devant les oiseaux ou les mammifères. Une trentaine d'espèces terrestres peuplent l'archipel, et près de neuf sur dix ne vivent nulle part ailleurs sur la planète. Un taux prodigieux, l'un des plus élevés du monde insulaire. Là où les oiseaux peuvent voler d'île en île et brasser leurs populations, les reptiles restent prisonniers de leur terre.

La vedette incontestée, c'est le caméléon de Socotra, le Chamaeleo monachus. Seul caméléon de l'île, il déambule avec une lenteur royale dans les buissons denses, le long des wadis, parfois dans les palmeraies. Ses yeux indépendants pivotent chacun de leur côté, sa langue fuse pour cueillir un insecte, sa peau change de teinte selon son humeur et son environnement — contrairement à une idée tenace, ce changement de couleur ne sert pas d'abord à se camoufler, mais à communiquer et à réguler sa température.

Détail savoureux : quand le naturaliste John Edward Gray décrivit l'espèce en 1865, il la crut originaire de Madagascar. Il fallut attendre 1880 et la première expédition scientifique à Socotra pour rétablir la vérité et rendre à l'île son caméléon. L'erreur, au fond, était une belle intuition : Socotra et Madagascar se répondent au point de tromper les savants.

Mais le vrai trésor de Socotra, en matière de reptiles, ce sont ses geckos. L'île en abrite près d'une vingtaine d'espèces, presque toutes endémiques, actives de jour comme de nuit. Le plus spectaculaire porte un nom qui chante : Haemodracon riebeckii, le gecko du sang de dragon, un gros gecko qui vit précisément au pied et dans les branches des dragonniers, comme si l'arbre roi et le reptile avaient scellé une alliance secrète. D'autres, minuscules, chassent les fourmis et les termites sur les rochers brûlants ou les murs des maisons. Chaque vallée, chaque massif a parfois son gecko particulier, tant l'isolement a morcelé et diversifié ces petites bêtes.

Aucun serpent dangereux

Voici une bonne nouvelle pour le marcheur inquiet. Les serpents se font rares et discrets : sept espèces peuplent l'île, dont cinq sont de minuscules serpents aveugles qui vivent sous terre, presque jamais vus. Les deux autres, des couleuvres colorées, sont inoffensives pour l'homme.

À Socotra, nulle vipère venimeuse tapie sous les pierres, nul danger rampant. L'île se traverse l'esprit tranquille, ce qui n'est pas si courant sous ces latitudes. Il faut ajouter au tableau des lézards variés, des scinques lustrés qui filent entre les fissures, et même des lézards ayant perdu leurs pattes au fil de l'évolution, devenus serpentiformes à force de ramper.

L'autre moitié du miracle : la mer

Socotra est aussi extraordinaire sous l'eau qu'au-dessus. Les chiffres donnent le vertige : les eaux de l'archipel abritent plus de deux cent cinquante espèces de coraux, plus de sept cents espèces de poissons côtiers, et quelque trois cents espèces de crabes, crevettes et langoustes.

Et le plus beau, c'est que ces récifs se portent bien. Là où tant de coraux du monde blanchissent et meurent sous l'effet du réchauffement, ceux de Socotra résistent, protégés par un phénomène providentiel : l'upwelling. Chaque année, la mousson brasse les eaux et fait remonter des profondeurs des courants froids et riches en nutriments, qui rafraîchissent les récifs et les nourrissent. La même mousson qui isole l'île et sculpte ses arbres protège aussi ses coraux.

Au large, les géants entrent en scène. Les dauphins à long bec, les fameux spinners qui vrillent dans les airs en bondissant, escortent les barques par bancs de dizaines, parfois de centaines. Les tortues marines, vertes et imbriquées, broutent les herbiers des lagunes et viennent pondre sur certaines plages, perpétuant un rite vieux de cent cinquante millions d'années. Le requin-baleine, plus grand poisson du monde — jusqu'à vingt mètres et trente tonnes — fréquente ces eaux, filtrant son plancton avec une lenteur débonnaire.

Mais le plus bouleversant de ces géants est une baleine. La mer d'Arabie abrite une population de baleines à bosse absolument unique au monde : la seule qui ne migre jamais. Partout ailleurs, l'espèce détient le record de la plus longue migration de tous les mammifères. Celles-ci restent chez elles toute l'année, et les analyses génétiques ont révélé qu'elles vivent isolées du reste de leur espèce depuis environ soixante-dix mille ans. Hélas, moins de cent individus subsisteraient aujourd'hui. La croiser tiendrait du miracle, mais savoir qu'elle est là suffit à changer le regard que l'on porte sur l'horizon. Le meilleur point d'entrée dans ce royaume reste la réserve marine de Dihamri.

Le peuple minuscule

Il y a enfin, à Socotra, un monde que la plupart des voyageurs ne verront jamais, faute de baisser assez les yeux : celui des insectes, des araignées et des escargots. C'est pourtant là que se cache le taux d'endémisme le plus stupéfiant de toute l'île.

Plus de mille cinq cents espèces d'insectes ont été recensées sur l'archipel, dont plus de six cents ne vivent que là. Les coléoptères mènent la danse avec plus de cinq cents espèces, et chez certaines familles, comme les ténébrionides, huit espèces sur dix sont endémiques. Ajoutez à cela une centaine d'espèces d'escargots terrestres, toutes propres à l'île, qui s'agglutinent sur les troncs et entrent en dormance pendant la saison sèche.

Le roi de ce petit peuple est sans conteste la mygale bleue de Socotra, le Monocentropus balfouri : une araignée d'un bleu métallique irréel, si intense qu'il semble artificiel. Devenue célèbre parmi les amateurs de terrariums, elle mène sur son île une vie discrète et fuit l'homme plutôt qu'elle ne le cherche. D'autres arachnides peuplent ce royaume — la grande orbitèle Nephila qui tisse des toiles dorées d'une solidité remarquable, des scorpions discrets, des amblypyges d'allure préhistorique mais inoffensifs. Côté insectes ailés, les papillons offrent le spectacle le plus gracieux, avec des espèces endémiques comme le Charaxes balfouri.

Et parmi tout ce peuple bourdonnant, il en est une qui fabrique un trésor : l'abeille. Une sous-espèce d'abeille domestique s'est adaptée au climat de l'île, butinant les fleurs endémiques introuvables ailleurs. De son labeur naît un miel d'une rareté et d'une saveur exceptionnelles, l'un des plus précieux du monde.

Une faune fragile

Cette faune est fragile, comme tout ce qui est rare et insulaire. Les chats sauvages introduits déciment les oiseaux et les reptiles. La surpêche industrielle menace la mer, avec des filets qui capturent tortues et dauphins sans distinction. Le surpâturage grignote les habitats.

Chaque espèce perdue ici serait perdue pour la planète entière, car nulle part ailleurs elle n'existe. Protéger le bestiaire de Socotra, c'est veiller sur un patrimoine que le monde entier a le devoir de transmettre — et les deux moitiés du miracle, la terrestre et la marine, se tiennent par la main.

Pour venir l'observer, voyez notre guide pratique : la faune se découvre pendant la bonne saison, d'octobre à mai, et il suffit souvent d'un peu de patience et d'un regard attentif pour que l'île vous livre ses trésors cachés.

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