La flore de Socotra : les arbres qui ne poussent nulle part ailleurs

Un tiers des plantes de Socotra ne pousse nulle part ailleurs sur la planète. Voici les sept espèces qui font de l'île un musée vivant.

Il existe, au large des côtes du Yémen, une île dont un tiers de la flore ne pousse nulle part ailleurs sur la planète. Séparée des continents depuis des millions d'années, Socotra a laissé l'évolution suivre ses propres chemins, et le résultat tient du prodige : des arbres en forme de parasol renversé qui saignent une résine rouge, un concombre devenu arbre, une rose au ventre de chameau, un figuier accroché aux falaises. Un musée vivant à ciel ouvert, sans murs ni vitrines, où les chefs-d'œuvre poussent en plein vent.

Voici les espèces que vous croiserez, et ce qu'il faut savoir pour les regarder autrement qu'en cochant une case.

Le dragonnier, l'arbre qui saigne

S'il ne fallait retenir qu'une image de Socotra, ce serait celle-là : un arbre en forme de parasol renversé, dressé seul sur un plateau calcaire, découpant sa silhouette improbable sur le ciel. Le Dracaena cinnabari est l'emblème absolu de l'île, sa carte d'identité végétale.

Sa forme intrigue. Un tronc épais et droit monte jusqu'à dix ou douze mètres, puis se ramifie brusquement en une multitude de branches qui s'écartent et se referment en une canopée dense, hémisphérique, parfaitement compacte. Les botanistes appellent cette architecture le port dracoïde, et rien n'y est laissé au hasard : cette couronne en parapluie capte l'humidité des brouillards de mousson et la fait ruisseler le long des branches jusqu'aux racines, tandis que son ombre dense protège le sol et les jeunes pousses de la fournaise. Un arbre qui a fait de la récupération d'eau un art de vivre.

Mais ce qui a forgé sa légende, c'est son sang. Quand on entaille son écorce, le dragonnier pleure une résine rouge sombre, épaisse : le sang de dragon. La légende grecque raconte qu'après le combat où Hercule terrassa Ladon, le dragon aux cent têtes, le sang de la créature se serait répandu sur le sol pour donner naissance à ces arbres. Les Romains teignaient le marbre avec, les médecins lui prescrivaient des vertus antibactériennes et cicatrisantes, les luthiers de la Renaissance l'incorporaient au vernis de leurs violons. Aujourd'hui encore, les bergers le récoltent et le vendent au marché de Hadiboh, perpétuant un geste vieux de deux mille ans.

Le dragonnier prend son temps : il lui faut près d'un siècle pour atteindre l'âge adulte, et il peut vivre plusieurs siècles, certains dépassant sans doute les six cents ans. Détail savoureux, ses fleurs sont pollinisées la nuit par des geckos endémiques qui viennent lécher leur nectar. Tout, chez cet arbre, relève de l'exception et de la patience — et c'est aujourd'hui son talon d'Achille : l'UICN classe l'espèce comme vulnérable.

C'est sur le plateau de Diksam, dans la forêt de Firmihin, que l'on en voit la plus forte concentration au monde.

La rose du désert, l'élégante à gros ventre

Après le dragonnier, voici l'autre star végétale de l'île, celle qui fait s'arrêter net tous les voyageurs sur les plateaux calcaires. L'Adenium obesum porte bien son nom savant : imaginez un tronc énorme, boursouflé, gris argenté, une sorte de grosse bonbonne plantée dans la roche, capable de gonfler jusqu'à deux mètres de diamètre à sa base. Et au sommet de cette outre végétale, au printemps, une explosion de fleurs roses éclatantes. La belle et la bête réunies dans un même arbre.

Ce ventre rebondi n'est pas une coquetterie. Les botanistes parlent de plante pachycaule, à tronc épais, et de caudex, ce renflement qui sert de réservoir. Sur une île où la pluie se fait rare et où le vent dessèche tout, la rose du désert stocke l'eau dans son tronc comme un chameau dans sa bosse. Elle boit quand elle peut, garde le trésor, et le dépense goutte à goutte pendant la longue saison sèche. En cas de coup dur, elle laisse tomber ses feuilles pour limiter l'évaporation.

La rose du désert de Socotra est la plus imposante de toutes. Ailleurs, ses cousines restent des arbustes ; ici, isolée sur son île, elle a poussé jusqu'à quatre ou cinq mètres. Attention toutefois à ne pas s'y frotter de trop près : comme beaucoup d'Apocynacées, elle porte une sève laiteuse toxique. Belle à contempler, mauvaise à croquer.

Le concombre devenu arbre

Il y a des plantes qui semblent avoir été inventées pour désobéir aux règles. Le Dendrosicyos socotranus est de celles-là, et son nom dit déjà l'absurdité magnifique de la chose : du grec dendron, l'arbre, et sicyos, le concombre.

Car voici le prodige : sur les vingt et quelques milliers d'espèces de cucurbitacées que compte la planète — ces plantes rampantes ou grimpantes que sont les concombres, courges, melons, pastèques et autres citrouilles —, une seule a pris la forme d'un véritable arbre. Une seule au monde. Et elle ne pousse qu'ici. Elle s'est dressée sur un tronc épais et blanchâtre, gonflé comme une outre, et regarde le paysage du haut de ses cinq ou six mètres.

La science vient couronner la poésie : une analyse génétique récente a révélé que la lignée de cet arbre est environ deux fois plus ancienne que l'île de Socotra elle-même. Autrement dit, le concombre arborescent existait déjà quand Socotra était encore soudée au continent. Il peuplait autrefois l'Afrique, puis il a disparu partout ailleurs, emporté par les changements de climat, et n'a survécu que sur son île-refuge. C'est ce que les botanistes appellent une relique : le dernier témoin d'un monde englouti. L'île n'a pas inventé ce concombre — elle l'a sauvé.

Lui aussi est menacé : son bois tendre et gorgé d'eau fait envie aux troupeaux, et en période de grande sécheresse, les bergers abattent parfois les vieux sujets pour en donner la chair juteuse à leurs bêtes assoiffées.

L'arbre à encens et la myrrhe, les deux résines sacrées

Il est des parfums qui portent en eux toute l'histoire du monde. L'encens est de ceux-là : cette fumée bleue qui monte des églises et des mosquées, qui embaumait les temples de l'Égypte ancienne, cette résine que les Rois mages apportèrent, dit-on, à Bethléem. Elle vient d'un arbre modeste et noueux, le Boswellia. Et Socotra en possède une collection unique au monde : pas moins de sept espèces y poussent, accrochées aux falaises calcaires et aux pentes rocailleuses.

Le Boswellia socotrana, endémique, étale sa cime avec l'âge ; le Boswellia elongata, le plus commun, dresse son tronc robuste dans les plaines. D'autres encore s'agrippent aux parois les plus improbables, poussant parfois à même la roche verticale comme s'ils défiaient la pesanteur. Leur écorce a cette texture de papier qui pèle, caractéristique de la famille des Burséracées. Quand on l'incise, l'arbre pleure une oléo-résine parfumée qui sèche en larmes translucides. On les récolte, on les brûle, et la magie opère.

Pendant des millénaires, cette résine valut son pesant d'or, au sens littéral. Les caravanes remontaient la route de l'encens depuis l'Arabie du Sud jusqu'à la Méditerranée, alimentant les temples de Rome, d'Égypte, de Jérusalem — et Socotra était une escale de premier plan sur cette route parfumée.

Si l'encens est la lumière, la myrrhe est l'ombre. Les deux résines les plus célèbres de l'Antiquité ont grandi côte à côte sur les mêmes terres arides, sœurs de la même famille botanique, et pourtant si différentes. Son nom le dit sans détour : il vient de l'akkadien murru, passé en arabe sous la forme murr, qui signifie amer. L'arbre qui la produit, le Commiphora, n'a rien de spectaculaire : un petit arbre tortueux, noueux, épineux, rarement plus haut que quelques mètres. Socotra possède ses propres espèces, dont certaines strictement endémiques comme le Commiphora ornifolia.

Depuis plus de trois mille ans, la myrrhe accompagne l'humanité dans ses moments les plus sacrés : les Égyptiens en bourraient les cavités des corps qu'ils embaumaient, les Hébreux la mêlaient à l'huile d'onction sainte, les Grecs et les Romains soignaient avec elle les plaies et les infections. La recherche pharmacologique moderne, loin de démentir ces usages, les confirme un à un : propriétés anti-inflammatoires, antibactériennes, analgésiques.

L'arbre bouteille, le funambule des falaises

Il y a des plantes qui choisissent la facilité, et d'autres qui préfèrent l'exploit. Le Dorstenia gigas appartient résolument à la seconde catégorie. Là où n'importe quelle plante sensée chercherait un sol meuble et un peu d'ombre, lui a décidé de vivre accroché aux parois verticales des falaises calcaires, suspendu au-dessus du vide, cramponné à la roche nue face à la mer. Un funambule végétal, un alpiniste qui aurait pris racine.

Sa silhouette est aussi improbable que son mode de vie : un tronc épais, lisse, gris argenté, en forme de bouteille ou de grosse gourde renflée à la base, d'où jaillissent des branches trapues portant des feuilles vert sombre. Il peut atteindre quatre mètres de haut et plus d'un mètre de diamètre à la base. Ce ventre, encore une fois, c'est un réservoir : comme la rose du désert et le concombre en arbre, trois plantes sans lien de parenté, mais une même invention géniale face à l'aridité.

Le plus surprenant, c'est sa famille. L'arbre bouteille est un figuier — un cousin du figuier commun, celui de nos jardins méditerranéens. Il appartient à la famille des Moracées, et ses minuscules fleurs sont réunies en curieuses inflorescences plates, comme de petits disques posés au bout des branches.

S'il vit aujourd'hui accroché aux falaises, ce n'est pas par goût du panorama, c'est par nécessité de survie : sur les terrains accessibles, les chèvres l'ont dévoré jusqu'au dernier. Seuls ont survécu les individus perchés là où aucun sabot ne pouvait grimper. La falaise est devenue son dernier refuge.

Une flore reliée au reste du monde aride

On croit souvent que la flore de Socotra est un isolat, une bizarrerie née de nulle part. C'est l'inverse. Un botaniste français, Philippe Bruneau de Miré, membre du groupe Eremos réuni autour du Muséum national d'Histoire naturelle de Paris et présidé par Théodore Monod, avait relié les points que personne ne songeait à relier.

Sa thèse : il existe une flore dite « atlantidienne », que l'on retrouve des Açores au Cap-Vert en passant par les Canaries et Madère, puis dans l'oued Massa de l'Anti-Atlas marocain, en Mauritanie, jusqu'au nord du Sénégal — et qui réapparaît, à l'autre bout du monde aride, sur la Corne de l'Afrique et à Socotra. Une même famille de plantes, dispersée aux deux extrémités, comme les éclats d'un miroir brisé. Cette flore serait la relique d'un Sahara vert, d'un Éden perdu, chassée du continent par la sécheresse et réfugiée là où l'océan protégeait la vie.

Le dragonnier en est l'arbre-roi : le genre Dracaena essaime des Canaries au Maroc, s'accroche aux sommets volcaniques du Tibesti saharien, colonise les hauteurs de la Corne de l'Afrique et de l'Arabie, et pousse jusqu'à Madagascar. Partout les mêmes îlots, les mêmes refuges d'altitude. Comprendre la flore de Socotra, c'est la replacer dans cette grande famille dispersée par le temps et les climats — exactement comme le granit du Gondwana relie les montagnes de Socotra à celles de Madagascar.

Une flore en sursis

Toutes ces merveilles sont menacées, et par les mêmes causes. Le réchauffement climatique assèche l'île et raréfie les brouillards dont le dragonnier se nourrit. Les troupeaux de chèvres, laissés en liberté, broutent les jeunes pousses avant qu'elles n'aient une chance de grandir. Résultat : les vieux arbres meurent sans être remplacés, et les grandes forêts vieillissent sans se renouveler.

C'est le sens du travail de l'Association Socotra Dragon Blood Tree, dont les pépinières font pousser à l'abri des chèvres les jeunes dragonniers qui repeupleront demain les plateaux. Chaque voyageur qui nous accompagne y contribue directement, et peut même parrainer un arbre à son nom, suivi et protégé pendant dix ans. Planter un dragonnier est un acte qui nous dépasse : l'arbre que vous parrainez vivra des siècles après vous.

Car voilà le fond de l'affaire. On ne vient pas à Socotra pour cocher le dragonnier sur une liste, comme on collectionne les merveilles. On vient le rencontrer, comprendre sa fragilité, et repartir avec l'envie de le protéger. L'arbre qui saigne nous rappelle une vérité simple : ce qui est unique est aussi ce qui est le plus vulnérable.

Pour préparer votre venue, voyez notre guide pratique : vols, permis et saison. La flore se découvre pendant la bonne saison, d'octobre à mai, et la nature est souvent la plus verdoyante juste après les pluies.

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